Publié par harkia le

Lac gelé au Québec
Un nouveau froid

    C’est incompréhensible, j’ai froid et en même temps pas du tout. J’ai tout aussi chaud. Ces flocons n’ont rien de la caresse duveteuse qui tombe habituellement sur la peau lorsque survint un hiver normal. Ces particules de neige sont des intruses et des ennemies de notre survie. Nous sommes en plein cœur de l’été et notre fin a commencé.

Apocalypse

    La tempête nous est tombée dessus comme la fiente d’un pigeon nous tombe sur le tête. Complètement déboussolés par ce changement brusque du climat, nous n’eûmes d’autres choix que de paniquer et de fuir pour beaucoup. Mais pour ces derniers, si j’en crois les ultimes bruits qui ont réussi à percer ce brouillard malséant à l’horizon, ils ont fui vers le même renversement climatique, vers le même changement, vers la même fin.

    Les Hommes le savaient, à trop tirer sur la corde celle-ci finirait par lâcher. Mais ils refusèrent de s’en alarmer avant que cette dernière ne se brise. Un mélange de curiosité morbide et d’apathie face à un futur qui semblait lointain. Sauf que le lointain a pris de l’avance et a décidé de nous faire la surprise. Contre toute attente, le changement climatique s’est manifesté d’une manière létale et inattendue : un froid glacial et chaud comme la colère.
    Je ressens dans mon corps la moiteur d’une pression humide et suffocante. Je voudrais retirer mes vêtements pour laisser respirer ma peau, mais aussitôt fait, elle ne résiste pas mieux au froid qui mord l’extérieur de mon corps. Nous sommes pris au piège d’une danse macabre qui nous empêche de nous réguler correctement. Nous devenons fous à subir le froid et le chaud simultanément. C’est comme si l’intérieur et l’extérieur de notre corps étaient désormais séparés par une couche imperméable à l’évacuation et à l’échange des énergies. Deux entités en une qui échouent à s’accommoder et s’harmoniser, comme deux musiciens qui ne joueraient pas sur la même gamme.
    Les animaux ont réussi, je ne sais comment, à en tirer parti et ne pas sombrer dans la folie. Mais tout est allé très vite, ils se sont tous cachés sans que nous ayons eu le temps de les observer et de comprendre leur régulation. Je n’en ai pas vu un seul depuis deux semaines, mais je sais qu’ils sont là et qu’ils attendent que ça passe.
    Les Hommes aussi ont déserté le paysage. Cela fait une semaine que je n’en ai pas vu un. Les derniers que j’ai aperçus ont mis fin à leurs jours pour ne plus souffrir de ce feu étouffant qui se bat avec la glace mordante. La plupart n’ont pas supporté l’incompatibilité biologique qui leur est tombée dessus.

Forêt

    Mon corps semble étrangement supporter le choc pour le moment. J’ai remarqué qu’en plein milieu des forêts l’effet s’atténuait légèrement, comme si les arbres désiraient m’apaiser. N’eût été le froid qui attaque les doigts, j’aurais depuis longtemps sorti mon oud pour accompagner la beauté des bois blancs. À défaut de pouvoir finir ma vie en musique, je marche, dénué de volonté et encerclé par cette tonalité assourdissante de fin du monde. Toutefois, mon cerveau se console du merveilleux que l’on peut encore trouver en plein cœur de la fatalité. Je vais me promener le plus longtemps possible sous les pins, car je les trouve plus élégants que jamais.

    Je ne sais pas quel “miracle” me permet encore de rester en vie. Ce que je sais, c’est que je ne tiendrai plus très longtemps. Cette dualité thermique est invivable, elle est pire que toutes les souffrances que la nature a pu infliger à l’Homme.
    Tant que ce supplice sera supportable, je continuerai de profiter de la beauté de cette fin du monde.


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