Publié par meznik le

Paysage d'Islande
L’Islande
Paysage d'Islande

     Nicolas avait tout quitté : son travail et sa famille avec laquelle le peu de liens qui les unissaient s’apparentaient au tissage invisible qui retient le mari et la femme, dont l’amour s’est éteint et duquel ne reste plus que les braises du confort et la peur du changement. Des cendres épaisses qui salissent les mains, mais qu’un seul souffle de volonté peut faire disparaître, transformant l’ancienne complicité qui était devenue nausée en la perspective du renouveau.

     Sa propre épouse, un bout de femme dont l’innocence et le charme naturel continuaient d’opérer sur ses sens, ne suffisaient plus à stimuler son désir d’avenir avec elle. Pourtant il l’aimait, mais plus d’un amour ayant la force de le retenir vers un nouveau destin qui avait tout à lui offrir. Il voulait quitter tout ce qu’il savait, tout ce qui servait d’ancrage à sa vie trop écrasée, trop étroitement liée à la compagnie d’un confort devenu inconfortable. Il désirait désormais l’amour du vide, des grands espaces, et d’une beauté capable de l’envoûter.
    En l’espace d’une semaine, impassible, Nicolas annonça la nouvelle avec la même froideur que celle qui allait l’accueillir prochainement. On ne peut pas dire qu’il fût sans émotions et sans cœur, comme le disaient ses proches et sa compagne meurtrie par ce soudain abandon. L’appel de ces terres du nord l’empêchait de considérer le reste de sa vie ; il ne fut pas sans cœur, son cœur était simplement ailleurs. L’accablement de sa femme se fit aussi dur que le martèlement du battant sur l’airain courbé d’une cloche, résonnant de désespoir dans son être inconsolable. Nicolas tenta en vain de lui ouvrir les yeux quant à la veine illusion de sa réelle présence à ses côté depuis déjà plusieurs années, et que son départ n’était que la suite d’un départ déjà entamé il y a longtemps. Mais l’innocence de sa femme se tenait toujours sur les épaules de son amour pour lui. Elle ne comprit pas, et la tristesse d’un amour unilatéral qui fait surface subitement, ne peut que laisser un goût amère qui empoisonne tous les viscères et les recoins du corps. Une douleur insoutenable que seul le curare lui semblait possible de mettre à l’écart. “Je dois partir, je suis désolé”. Elle le regarda partir, vidée de toute considération envers les autres sensations de la vie, réceptive uniquement aux battements saccadés de son mal qui prenait corps en elle. Plus rien n’avait de sens, plus rien ne fit écho autour de sa petite innocence bafouée et trahie. Elle essaya dans un dernier élan de chagrin de le retenir, mais ce fut comme s’adresser à un fantôme déjà évanoui dans le lointain.
     Moi aussi je dois partir, se disait-elle.

*

    Nicolas avait tout quitté. Tout recommencer se disait-il. Ou non, ne rien commencer justement, juste errer. 
   L’immensité qui s’ouvrait à lui, infinie et nouvelle, l’enivrait et brisait sur le moment les derniers doutes se rattachant à une vie modelée et façonnée par quelqu’un d’autre que lui. Elle n’y était pour rien, mais je devais la quitter. Sa nouvelle compagne était désormais d’une beauté au faciès indéfiniment changeant. Poussières brunes et ocres, herbe moussue d’un vert confortable et rassurant, blanc poussiéreux frémissant sous le voile d’une brume qui tentait d’effacer certaines visions trop déroutantes et insaisissables. Telle était la contenance de son nouvel amour, un amour qui n’avait sur lui que l’emprise de l’incertitude, du dépassement de soi, et de son insatiable volonté de découvrir ce qui se cachait derrière les collines vaporeuses de ce nouveau visage insulaire.

     Cela dépassait tout ce que les rêves les plus alambiqués de Nicolas pouvaient imaginer. Toutes ces couleurs, ces courbes, ces saillies, cette lumière… Mais un étrange sentiment s’empara de lui quand il prit conscience avec amertume de l’impossibilité de dompter et s’approprier une terre si vaste et si belle. Sa seule personne ne pouvait accueillir l’ensemble de cette beauté qui semblait ne jamais s’arrêter. Son visage était trop envoûtant, et la frustration de ne pouvoir correctement le toucher devint insoutenable et terriblement angoissant. Était-elle trop belle pour lui, ou surestimait-il ses capacités à s’adapter à la supériorité qui s’étendait et s’élevait tout autour de lui ?

    Soudainement, Nicolas fut pris d’un ressentiment inattendu : celui de la présence de celle qui avait su adapter sa vie pour épouser les contours de ses angoisses et de ses envies. Originaire de la roche innocente qu’était sa femme, l’eau qui ruisselait sur sa vie était si claire et si pure qu’il finit par ne plus distinguer les bénéfices de ce qui est si essentiel à la survie d’un homme. Lui, trop confortablement bercé par les remous et la tendresse si naturellement offerte par des mains dévouées, avait fini par se lasser et ne plus savoir à quoi ressemblait la crasse qui envahit certains cours d’eau viciés. En venant sur ces terres inhospitalières, il voulait goûter à une beauté qu’il croyait n’avoir jamais vue. Mais il distinguait seulement chez son épouse ce qu’elle arrivait à dissimuler et transformer avec habilité : une rudesse brute et inconfortable en un confort dénué d’artifices ; elle lui voulait le plus grand bien, et malheureusement cela nécessita quelques sacrifices. Sans qu’il s’en rende compte, elle lui avait permis toutes ces années de se reposer à l’abri des tumultes d’un paysage certes merveilleux, mais insaisissable et délétère.
    Seulement, il ne voulait plus voir et avait oublié la chance de posséder un paysage qui épousait ses formes. Cette terre d’Islande était peut-être la plus belle, mais son amour passé l’était encore plus.

    Nicolas avait tout quitté. Il voulait maintenant la retrouver. Mais quand il voulut la rejoindre, elle était déjà partie, loin, très loin de la souffrance qu’il lui avait infligée.


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