Publié par meznik le

L'étranger
L'Étranger

L’Étranger” est une série de photographie que j’ai réalisée et que je continue d’alimenter au fil des années.

Étant un fan de fiction horrifique, particulièrement l’univers de Lovecraft, je souhaitais créer une série à l’ambiance oppressante et sombre, dans laquelle je mettais en scène un personnage caché dans les ombres et scrutant la personne qui regarde la photo. Un peu à la manière d’un être emprisonné qui ne demande qu’à s’échapper du monde de la fiction pour venir vous dérober de la réalité.

Cette série, en plus d’avoir l’ambition de distiller une sensation horrifique similaire à celle des nouvelles de Lovecraft (c’est à dire une sensation d’oppression psychologique indicible), se veut ludique. Je m’explique : dans chaque photographie, le personnage de l’Étranger — incarné par moi-même — est à moitié dissimulé dans les ombres et les interstices des lieux dans lesquelles il apparaît. Le but du jeu est donc d’arriver à le trouver. Par contre, si vous le trouvez, je ne peux garantir la bonne évolution de votre santé mentale, car toutes les personnes ayant aperçu l’Étranger ont perdu de leur stabilité psychologique.

L'étranger

© Yohan Chardey / La Taverne aux images

Partie 1 - L’Étranger

*Note retrouvée sur le corps mutilé de Randolph Carter, la dernière victime de l’Étranger : 

     Avant d’être une entité des ombres crainte du monde des Hommes, L’Étranger fut autrefois un être humain qui représentait à lui seul les caractéristiques de la vertu absolue. Chaque personne ayant partagé un peu de sa vie le désignait comme un homme à la perfection presque tangible. Mais comme toutes les choses de la vie et de l’au-delà, il y a un équilibre naturel cosmique qui reprend le dessus sur tout ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera.         

     Bien que constamment éclairé par une lumière imperceptible, cet homme combattait sans cesse une partie noire de son être qu’il arrivait non sans souffrance à cacher aux yeux de tous grâce à une force psychologique bien au-delà du commun des mortels.        
    À l’image d’un nouveau-né grandissant dans un cocon trop étroit, “l’autre” ne pouvait être contenu indéfiniment en lui. À l’inverse de sa conscience, son subconscient n’était pas infaillible, et son Némésis en profita pour en prendre le contrôle et s’installer sur le trône de son monde onirique.     
     Dès lors, la tragédie de son existence devint proportionnellement croissante à la joie malséante de l’autre, et durant le reste de sa vie, il fut assailli par d’horribles cauchemars de plus en plus étranges et atroces, qui ne cessèrent de s’amplifier au fur et à mesure que les années passèrent. Perdu dans d’infinis tourments, ses nuits se dessinaient comme ce que l’humanité a pu et pourra imaginer de pire : l’antipode de l’homme qu’il fut. Malgré cette souffrance nocturne croissante, il ne laissait transparaître aucune des noirceurs de son âme au monde ; ce qui continua dans un équilibre paradoxal à le ronger au plus profond de son être.   

     S’ensuivit pour lui une fin de vie de plus en plus solitaire et tourmentée qui le précipita dans une mort énigmatique et prématurée. Durant cette période pré-mortem, l’autre ne cessa de grandir en force et en conscience, à tel point qu’il ne disparût pas totalement avec la mort de son hôte.      
     Bien qu’initialement emprisonné dans le subconscient de ce dernier, il réussit à s’extirper de sa prison de rêves et à prendre forme dans le monde nocturne des mortels. Les premières personnes à subir les desseins obscurs et cruels de l’Étranger furent sa famille ainsi que ses proches, ne laissant que mort et damnation éternelle sur ceux qui l’avaient aimé le plus. Une triste et sanglante fatalité qui ne laissa derrière elle que des viscères puantes que même la vermine grouillante dédaigna.

     À ce jour, aucun témoignage ne peut décrire avec précision la terreur et le cauchemar qu’inspire L’Étranger, ni même les intentions et la raison de sa présence parmi nous. Il erre indéfiniment dans le monde des Hommes, et les seules personnes ayant croisé son chemin ont sombré dans une folie dérangeante ou ne sont malheureusement plus là pour témoigner de leurs visions d’horreurs.        
     Si cela continue ainsi, petit à petit, années après années, siècles après siècles, il ne restera de l’humanité qu’un lointain souvenir englouti par l’étreinte glaciale et maudite de l’Étranger. Une mort lente et douloureuse. Voilà ce qui nous attends.  
     Craignons pour nos vies, car des forces bien au-delà de notre compréhension ont créé à partir du meilleur des hommes un des plus effroyables adversaires de l’humanité.

Partie 2 – Quand l’amour embrasse les ténèbres

Ma curiosité sera ma perte.  

Je m’empresse de mettre sur papier ce que j’ai vu de mes propres yeux. Vous me croirez probablement fou comme j’ai trouvé fou Randolph Carter la première fois qu’il m’avait parlé de l’Étranger, à l’époque où les rumeurs n’étaient pas encore des légendes, et les légendes des mythes.

J’aurais pu… j’aurais pu tout laisser derrière moi, jeter au feu ces maudites notes retrouvées sur le corps de mon ami, et fuir loin de tous ces cauchemars. J’aurais pu vivre. Du moins un moment. Mais son obsession est devenue mon obsession, il fallait que j’en sache plus, il fallait que je découvre ce qui avait poussé Randolph à s’accrocher à ce cauchemar, à elle disait-il dans ses derniers accès de démence.     
Ma folie m’a donc poussé à retourner une nouvelle fois dans ce lieu maudit, là où pour la première fois j’écoutais le discours insensé mais diaboliquement hypnotisant de Randolph Carter à propos de cette engeance démoniaque. Oui, je suis retourné dans le village hanté de Dunwich.       
Cela faisait un moment qu’il n’était pas réapparu. Les corps ne tombaient plus. Les quelques habitants qui n’avaient pas fui la ville ne succombaient plus à d’horribles cauchemars. Ils avaient réappris à vivre dans un lieu qui avait été marqué à tout jamais par la redoutable terreur de l’Étranger.   
C’est en pénétrant dans la vieille demeure de Mr Carter que mon esprit commença à me jouer des tours, me laissant en proie à des sensations que pour rien au monde je ne voulais expérimenter de nouveau. Au fur et à mesure de mon avancée, la raison de ma venue se brouillait devant un immense voile ténébreux qui m’empêchait d’y voir clair et qui m’entraînait machinalement à travers les restes de la maison de Randolph Carter. Pendant ce moment de léthargie complet, j’eus le malheur, une nouvelle fois, de poser mes yeux sur ses ouvrages maudits. Le terrible Necronomicon en faisait partie.       
Soudainement l’objet de ma présence me revint, je savais pourquoi j’étais là ; mais d’abord je devais me saisir malgré ma volonté d’un bout de papier taché gisant sur les lattes du parquet bien trop usé. Pourquoi le devais-je ? Je n’en sais rien, mais il le fallait, comme si tout le reste n’avait plus d’importance. Il était là, à portée de main, et il fallait que je le saisisse. Bien entendu, ce fut une nouvelle erreur de ma part. A-t-on réellement le choix de toute façon ? Ne serait-ce pas plutôt une illusion rassurante et égocentrique de notre esprit de croire que l’on peut choisir ? 
Je suis certain qu’il m’était destiné. Mes initiales étaient inscrites dessus. À l’encre noire profonde étaient écrit quelques mots, des mots rapides, illisibles, comme si son écrivain ne disposait que de quelques secondes pour tout écrire. Voici ce dont je me souviens :

« … je l’ai aperçue, elle était là, je sav…ais qu’elle avait embrassé sa fureur, je l’ai vue … lle n’est pas partie comm… les autres, il l’a prise avec lui…… Dans ce tourbillon de haine et de mort … j’ai vu de l’amour … un amo..ur maudit ! Un amour qui brisera tout … ur son pass..age…….,.Je ….»

Ces quelques mots me glacèrent le sang. Je partis à toute vitesse, entouré et poursuivi par une aura de terreur indicible vers l’endroit de ma venue, là où étaient les restes de son véhicule. Je savais que je n’étais plus seul ; des souffles glacés, des cris et des visions d’horreur m’accompagnaient pendant ma course. J’ai couru et je les ai vus se tenant la main en me fixant… Il n’était plus seul.  

Je ne peux faire confiance à ma mémoire pour ce qui suivit, je sais simplement que j’ai fui, fui plus vite que le vent qui soufflait dans les arbres centenaires de ce village des enfers. Les forces qui me poussaient n’étaient plus les miennes, mais un instinct de survie incontrôlable et désespérant.

Je sais qu’ils sont là, je les entends, ils murmurent dans le noir, ils viennent pour moi.    

Ma curiosité sera ma perte.

Le mal est en moi

J’aurais dû écrire cela il y a longtemps, mais je ne sais quelles raisons m’ont contraint à ne pas m’exécuter. Si je devais en nommer une, cela serait sûrement lui.

Puissent ces notes être le témoignage de son existence.

Il était pour moi évident que les rêves et la réalité se distinguaient. Une part de notre subconscient s’animait la nuit, n’étant rien de plus que des images brumeuses jouant des tours à notre cerveau pour n’être au réveil que de vagues souvenirs, un divertissement de l’âme humaine. Mais je me trompais.

Il me l’a montré. Ces deux mondes se confondent, la réalité et le rêve flirtent en exécutant une danse qui tend à les rapprocher pour ne former qu’une seule entité mouvante impossible à séparer. D’une certaine manière, notre faiblesse d’esprit nous conserve dans l’ignorance et nous protège de la folie de la vérité. Mais qu’arrivera-t-il quand nous seront frappés sans nous y attendre ? la mort et la souffrance, voilà ce qui nous étreindra ; et j’ai bien peur que ça ait déjà commencé.

Nous avons l’illusion de marcher sur une route unique alors que nous sommes sur un carrefour où notre esprit vagabonde. Cela je l’ai réalisé que bien trop tard. Dans mon malheur j’ai eu la chance de comprendre ce que personne ne comprendra jamais. Ce fut son cadeau. Un cadeau empoisonné.                 

J’ai exactement trente-cinq ans lorsque j’écris ces mots, mes derniers mots. Je suis bien trop épuisé pour continuer la lutte. Le poids de leur mort pèse trop lourd sur ma conscience. Mon esprit et mon corps se désagrègent de plus en plus. Je suis sur le déclin ; je suis devenu méconnaissable. Je rampe dans les tréfonds d’une substance métaphysique façonnée par sa volonté, dans laquelle la porte de sortie n’est autre que l’abandon. Et malgré le fait que je sois en vie au moment de l’écriture de ces notes, je n’existe déjà presque plus.           

Voici mon histoire :           

Depuis mon plus jeune âge j’ai toujours eu ces pulsions étranges et sombres, comme si une entité intrinsèque me poussait à passer à l’acte, à faire des choses horribles allant à l’encontre de ma morale. Je nourrissais l’intime conviction que ces émotions ne faisaient pas totalement parties de moi, mais provenaient d’une force extérieure venant se greffer à mon esprit contre mon gré. Je l’ai donc combattue toute ma vie, déterminé à rester un homme droit et respecter mes convictions et mes valeurs les plus profondes.

Le cauchemar a réellement débuté à l’aube de mes 28 ans, un après-midi d’été, lorsque je secourus de la noyade un petit garçon. Ce genre d’acte est censé glorifier la vie, et non l’inverse. Je ne pouvais me douter que ce sauvetage réveillerait cette chose du fin fond de mes abysses. La nuit suivant cet incident, je fus assailli par le rêve le plus atroce jamais vécu :

Je me trouvais à l’intérieur d’un bâtiment à l’architecture complexe et hallucinée ; à un tel point que les formes étaient impossibles à décrire et les angles eux-mêmes m’angoissaient. Mon cerveau n’était pas apte à en comprendre la géométrie ni la physique. Je me tenais ligoté au bord d’un gouffre rempli d’eau croupie. Je sentais l’humidité du lieu remplir mes poumons, je suffoquais, transpirais, et mes yeux ne pouvaient regarder ailleurs qu’à un seul endroit, là où se tenait ce qui me semblait être un homme à la silhouette sombre et floue. Il m’était impossible d’en distinguer le visage. À vrai dire on aurait cru qu’il n’en possédait pas. Même en dépit de son absence d’expression, encore plus rabotée par ma confusion du moment, je sentais qu’il me fixait intensément. Son influence et sa présence s’agrippaient violemment à mon esprit. Au bord du gouffre inondé, il tenait fermement dans sa main un enfant pleurant toutes les larmes de son corps. Cette scène me parut interminable. Puis, en l’espace d’une seconde il plongea la tête de l’enfant dans l’eau pour le noyer. Je ressentais toujours son esprit plongé dans le mien. Il ne regardait pas l’enfant, il ne regardait pas ce qu’il faisait, ce n’est que moi qu’il contemplait durant la totalité de cette macabre exécution. Je ne pouvais rien faire, pas même bouger la moindre partie de mon corps. J’ai dû assister à ce spectacle funeste dans une atmosphère chaude, moite et suintant la pourriture.

Les mots me manquent pour vous retranscrire ce que j’ai vécu, mais croyez-le ou non, la mort par écartèlement me semblait plus paisible que ce voyage onirique imbibé d’une déséquilibrante noirceur.                             

Le lendemain, après un réveil dans la sueur et l’angoisse, je ne pus passer une journée paisible. Ces images monstrueuses me revenaient inlassablement à l’esprit. Le paroxysme de mon mal-être n’avait pourtant pas encore atteint son plus haut degré. En effet, j’appris en fin de soirée la mort du petit garçon que j’avais secouru la vieille. Il fut retrouvé dans son lit, les poumons remplis d’eau croupie. Il avait succombé noyé alors qu’il dormait.   

Par la suite je choisis le déni par sécurité mentale, considérant ce drame et mon rêve comme des malheureuses coïncidences ; ou à la limite un de ces fameux rêves prémonitoires, mais rien de plus.      

Mais durant de nombreuses années j’ai revécu ce cauchemar à répétition, avec parfois mon visage à la place de celui de la silhouette en train de tuer ce pauvre enfant. Jamais je n’aurais imaginé que le sommeil allait être la chose que j’appréhenderai le plus. Tous les jours, j’angoisse jusqu’à ce moment fatidique, retardant au maximum l’instant où je fermerai les yeux, combattant la fatigue au point de littéralement tomber d’épuisement. Mais cela nous rattrape quoi qu’il arrive, nous n’y échappons pas, tout comme nous ne pouvons empêcher la lune de remplacer le soleil chaque nuit.     

Je vis depuis des années un quotidien qui cisaille ma tranquillité d’esprit, et je ne trouve plus le repos.      

Durant toute cette période, il m’est aussi arrivé d’autres faits étranges, qui, additionnés à ce rêve de plus en plus dur à supporter, m’ont poussé à parler à cœur ouvert à un psychologue renommé dans le monde des étrangetés liées aux rêves et au sommeil. Son nom était Alfred Lisender.     

Je pense que Monsieur Lisender fut sincèrement troublé par mon histoire, probablement à cause de ma profonde détresse et certainement grâce à sa réelle empathie, ce qui par le passé a contribué à faire de lui cet homme si réputé et tant apprécié de ses patients.  

Après lui avoir décrit mon principal cauchemar je suis passé sur les autres faits troublants survenus durant cette période et dans la réalité. Par exemple, l’histoire de cette fille dont j’avais réussi in extremis à éviter une dangereuse brûlure au bras avec de l’huile bouillante ; ou encore ce vieux monsieur qui aurait chuté de sa fenêtre si je ne l’avais pas rattrapé à temps. Et bien tout ça, j’en ai rêvé.

Dans mes rêves ultérieurs, la femme hurlait à en réveiller les morts sous l’effet de la douleur de son bras plongé dans l’huile ; le vieux monsieur se brisait les côtes et les jambes à cause de sa chute, tordant ses membres au point de former des angles incompatibles avec les signes de bonne santé. Ce fut encore lui le responsable de ces horreurs, la silhouette des ombres. Elle se faisait de plus en plus lourde dans mon esprit, un fardeau grandissant au fil d’un temps qui avait de plus en plus la saveur granuleuse du sable frelaté. Plus tard, j’appris qu’une fille perdit l’utilisation de son bras droit, et qu’un vieux avait fini paralysé en tombant du troisième étage d’un immeuble.

Je ne sais pas si cela avait du sens et était possible, mais de ce que j’avais compris, Alfred avait émis une théorie selon laquelle mon esprit était soumis à une sorte d’équilibre absolu. Par exemple, après avoir sauvé une vie, cette dernière devait mourir. C’est comme si j’avais empêché les choses de se dérouler normalement, troublant ainsi la balance de la vie et de la mort.

Même si cette théorie était valable pour mon inconscient, cela ne changeait pas le fait que toutes ces atrocités restaient un mystère complet, car la totalité de ces accidents se sont réellement produits, défiants toutes les lois de la physique et des probabilités.

Bien que tout ce mystère ne fut résolu, je repartais de chez Mr Lisender le cœur allégé d’un énorme poids qui me rongeait, confiné en moi depuis trop longtemps. Cela me faisait du bien d’en parler, je ne combattais plus cet enfer seul. Et étrangement, une certaine forme de complicité tirant sur l’amitié avait commencé à naître à mesure que les séances s’enchaînaient. Je pense qu’Alfred comprenait vraiment ce que je ressentais et était déterminé à m’aider du mieux qu’il le pouvait. Dans cette hantise, il était mon unique porte de sortie.

Ce bonheur infime fut malheureusement de courte durée, car la nuit qui suivit une de mes visites chez Alfred, je basculai de nouveau dans les ténèbres oniriques, faisant passer le cauchemar du petit garçon pour un moment agréable.                 

J’étais une nouvelle fois pris au piège de ce bâtiment, plus étroit, plus humide et plus oppressant qu’il ne l’avait jamais été. Ce que j’éprouvais était indescriptible. Je me souhaitais la mort plutôt que d’avoir à rester une minute de plus dans cet endroit éthéré entre mon subconscient et la réalité.       

Dans l’eau croupie gisait toujours le corps du petit garçon à moitié décomposé. Sur sa peau pourrie et noircie, de nombreuses excroissances alvéolées et parsemées de multitudes de petits nids de chair infestés de larves explosaient au contact de l’air putride, laissant s’échapper un liquide fétide à la consistance anormalement épaisse. Ces détails atroces sont bien malgré moi figés dans ma mémoire, car ce jus infect venait m’imbiber le visage à fréquence régulière. Sur le rebord du gouffre, doté d’un flegme à me glacer le sang, cet horrible simulacre humain me fixait encore et toujours. Mais cette fois ci, il empoignait Alfred.         

La mort, je pouvais presque la toucher tant son aura m’envahissait. Et ces mots… ces mots épouvantables qui sont ancrés en moi à jamais, “Ceci est notre œuvre… ceci est notre œuvre… il n’aurait pas compris…” soufflait-il d’une voix caverneuse venue du fond de sa bouche inexistante.

A la suite de ces mots atroces, le spectre planta ce que je pus définir comme ses doigts dans le cou de sa victime, puis pratiquer une éviscération des plus abominables tout en le laissant par je ne sais quel miracle à l’ultime limite entre la vie et la mort. Il retira ensuite la peau du visage d’Alfred avec délicatesse et précision. Plus Alfred hurlait plus il le dépeçait avec lenteur. Alfred agonisait à en rompre la sainteté de Dieu, et la silhouette ne le laissa toujours pas mourir. A la place il répétait inlassablement cette phrase maudite avec un calme terrifiant “ceci est notre œuvre… ceci est notre œuvre…“.         

Quand il jugea bon d’en finir avec ce qu’il restait de mon sauveur, il l’exécuta en l’étouffant avec la peau précédemment arrachée. Ma porte de sortie se refermait brutalement devant mes yeux. 

Une partie de mon âme mourut cette nuit-là. Je me rapprochai de ma fin ; mon Némésis me consumait à petit feu, se nourrissant de mon énergie et de ma vitalité. Et si Alfred n’eut pas en partie raison ? Et si mon inconscient n’était autre que l’hôte de cet équilibre absolu, établissant ses lois et sa justice impalpable sur ma réalité, notre réalité. Non, je refusais d’envisager cette fantasque possibilité. C’était au-dessus des forces qu’il me restaient.       

C’était décidé, je devais m’isoler loin de tous les gens qui comptaient pour moi, je savais désormais de quoi il était capable si je restais trop proche d’eux. J’ai donc décidé de fuir loin de tout en évitant le plus possible le contact humain.    

Ces années de solitude extrême n’ont rien arrangé à ma santé mentale, bien au contraire. Les cauchemars sont encore là, de plus en plus destructeurs ; l’atrocité des meurtres grandissent au rythme des saisons qui se profilent devant mes yeux vides.

Même le fait d’écrire tout cela m’épuise, je vais donc vous abréger la fin de mon histoire, vous épargner mes ultimes supplices, bien plus douloureux et indescriptibles que ce que je viens de vous infliger. Si le trône suprême de la souffrance existe, il m’appartient désormais et je défie quiconque d’avoir la prétention de m’en défaire.          

Je pensais qu’en me tenant à l’écart je les sauverais. Je croyais ma famille et mes proches en sécurité loin de moi, mais je ne suis qu’un imbécile. Ma folie et ma naïveté les ont tués. Cela fait plus de dix ans qu’il se construit à travers moi ses ponts et ses chemins qui le mènent désormais où bon lui semble. Tout ce qui se trouve dans mes souvenirs et mes émotions sont à portée de sa main. Si seulement je m’en étais rendu compte avant, ils ne seraient peut-être pas morts. Morts par ma faute.

Je dois en finir avec lui avant qu’il ne devienne incontrôlable. Cette nuit fut ma dernière nuit, mon dernier cauchemar.    

Ce soir, je mets fin à mes jours ainsi qu’à ceux de cet étranger, il ne pourra plus… il ne… ARGHHHH…« LE MOMENT EST VENU, CECI EST NOTRE ŒUVRE… ».


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