Publié par maallemm le

Femme dans la mer

La plage

    On adorait aller à la plage avec Elizabeth. Pas quand le soleil battait son plein, ni quand le ciel azuré évinçait odieusement tous les nuages, empêchant ces derniers d’être contemplés. Comme elle le disait, le bleu rude et autoritaire du ciel éclatant était bien moins beau que le gris pastel et duveteux du nuage.
    Elle avait cette mélancolie poétique qui me fascinait étrangement. J’enviais cette façon triste qu’elle avait de s’émerveiller de tout ce qu’elle voyait ou touchait. Pour elle, toutes les beautés pouvaient se comparer à un sentiment profond de son cœur, alors que pour moi les choses était simplement ce qu’elles étaient. Rien ne m’émouvait à sa façon.
    Sauf parfois quand j’étais à ses côtés.
   Quand Elizabeth était prêt de moi, mes rouages se débloquaient et elle me faisait regarder les choses avec un angle différent. Je ne parvenais pas à m’abandonner comme elle, mais je devenais d’une certaine manière beaucoup plus compréhensif. Elle était inspirante, et je devenais riche de savoir sans forcément parler avec elle ; je l’observai et je m’imprégnai, comme un élève poli apprend de sa maîtresse. Il n’y avait qu’avec elle que ma sensibilité se débloquait ainsi. Je la laissais faire tout ce qu’elle voulait sans jamais l’interrompre ni la perturber, j’aimai juste la regarder et laisser son cœur la guider afin qu’à son tour il guide le mien. Elizabeth était bien plus clairvoyante que moi, et je lui faisais entièrement confiance pour savoir ce qu’il y avait de mieux pour elle, même quand souvent cela me chagrinait.
    Malgré son intelligence intimidante elle avait beaucoup de pudeur et d’humilité. Je l’admirais et je m’en remettais à sa sagesse en ce qui concernait les choses de la vie. Elizabeth était supérieure aux autres, et même si elle en souffrait, j’étais ébahi et révérencieux, car elle, sans contestation, savait.
    Pourquoi m’appréciait-elle autant ? je ne saurais le dire avec précision. Pour moi, contrairement à tout le monde, elle n’apparaissait pas marginale à mes yeux, et cela devait sûrement jouer en ma faveur. Aussi je n’avais jamais rien tenté de déplacer à son égard ; elle savait que je souhaitais juste être à ses côtés. Je pense que cela la rassurait de ne pas être soit une excentrique, soit une proie.
    Une fois, avant que notre relation devienne ce qu’elle fut, elle me prit par le bras et m’emmena en promenade dans les bois. « Je t’ai vu me regarder tout à l’heure, c’est la première fois que je vois ce genre de regard se poser sur moi ». Sur le coup je n’avais pas su quoi répondre et nous avions continué à nous balader le long des sentiers abandonnés. Ce n’est que plus tard que je lui répondis maladroitement : « Je trouve que tu es comme une nouvelle espèce d’extraterrestre qui serait venue à notre rencontre. J’aimerais essayer de te comprendre. Il y a tellement peu de gens comme toi qu’étrangement cela ne me fait pas peur. Tu pourrais même peut-être nous sauver ; nous sommes tous tristement similaire et le monde s’écroule », « Tu es bizarre, je t’aime bien », m’avait-elle répondu. Ce fut l’une des rares fois où je m’exprimai de cette façon avec elle. Depuis, la plupart de nos échanges furent brefs et je passai plus de temps à la regarder qu’autre chose. Mais nos regards se comprenaient et la différence nous liait ; sans aucun jugement, sans aucune méfiance, juste une curiosité et une sérénité qui s’étaient installées entre nous, nous isolant de ce monde bruyant.
    Ce monde mugissant, moi, ne m’incommodait pas plus que ça, mais ce n’était pas le cas d’Elizabeth.

    L’enfance d’Elizabeth, à l’instar de beaucoup, fut le réceptacle de beaucoup de blessures qui peinent à coaguler. Ses souvenirs imbibent encore les draps dans lesquelles elle reçut beaucoup trop de coups ; certains frappant seulement la surface de sa peau mutilée, d’autres pénétrant plus profondément son jeune corps à jamais traumatisé. Sa mère laissa faire le beau-père d’Elizabeth, dispensant sa rage sur elle plutôt que sur sa femme impuissante. Si impuissante et détachée qu’elle ne prenait pas la peine de venir chercher sa petite fille seule sur les bords des routes, loin de chez elle et sans aucun moyen de transport pour rentrer. Elizabeth apprit trop jeune à ne compter que sur elle-même, et elle fuit dès que possible cet environnement qui lui rongea les os et le mental. Ses propres larmes nettoyèrent plus efficacement les traces de sang que n’importe quel détergeant.
    Se sociabiliser lui demanda des efforts dont ses ressources manquaient. Son comportement et son retranchement lui valurent l’exclusion qu’il est si facile d’infliger lorsque l’on est un enfant qui en côtoie un autre différent. Elizabeth avait déjà vécu à douze ans ce que beaucoup n’avait même pas effleurés à vingt-cinq. Même si elle voulait ne plus être seule, elle ne vivait déjà plus dans le même monde que ses camardes. La solitude devint sa meilleure amie, et la résignation sa nouvelle figure parentale.

    Je n’avais pas la prétention de pouvoir effacer ses stigmates, ni lui redonner un sourire qu’on lui avait subtilisé il y a des années de cela. De son côté, elle tenta tant bien que mal d’éprouver la positivité qu’il est bienséant de montrer en société, surtout depuis que la mélancolie était devenue un comportement capricieux et de mauvais goût. J’essayai juste d’être là, de panser les plaies, changer les pansements, mais il nous fut impossible de réaliser ce qui ne pouvait l’être. Tel un cancer incurable, nous prodiguions des soins palliatifs, nous repoussions au maximum la remontée inexorable de toutes ces années acides qui la suivaient comme un amant éperdument amoureux, et qui ne pouvait survivre sans elle. « Tu penses que j’arrêterai de ressentir ça un jour ? » m’avait-elle dit avant de s’endormir ; je la regardai sans trop savoir quoi répondre à part des mensonges de bonne figure qui n’apaisent que les sots. Par respect pour son intelligence, je n’avais donc rien dit. Je la regardai, c’était tout ce que je pouvais faire. « Tu as raison, je ferais mieux de dormir, quand je dors j’oublie ». Je n’avais cessé de la fixer jusqu’à que sa respiration se calme.

Plage sombre

    « Et si nous allions nous promener à la plage ce soir ? La lune est gibbeuse et le ciel lourd et enténébré, il n’y aura personne pour nous gâcher la beauté du paysage ». Il n’y avait qu’elle pour utiliser le mot “gibbeuse”, un symptôme de ses lectures sombres et poétiques où même la lune pouvait se révéler soucieuse. C’est le genre de chose que je n’aurais pas fait seul, mais la perspective d’une marche juste tous les deux sur la plage un soir de mauvais temps, avait pour moi le sel de l’aventure, le piment des choses qu’on ne fait pas habituellement. La dernière fois que je m’étais retrouvé en bord de plage la nuit, remonte aussi loin que la joie de vivre d’Elizabeth.
    J’étais alors avec Clara, mon premier amour, dans la petite ville côtière de Cancale pour y déguster des fruits de mer. Pour digérer, nous nous dirigeâmes vers le bord de mer déchaînée et desséchée par la marée basse qui commençait à remonter à l’allure d’un cheval au galop. Moi l’enserrant de mes bras, nous contemplâmes le vent impétueux secouer la mer de toute sa fureur, révélant à la clarté de la lune l’écume des hautes vagues qui se brisèrent avec fracas sur la grève. Nous observions ce spectacle frénétique, elle avec amusement, tandis que je fixais avec angoisse l’horizon obscur de la mer infinie qui se confondait avec un ciel aussi ébène qu’un million de peine. Clara se moqua de moi quand je lui avouai que la mer en pleine nuit me troublait. « Pourquoi donc ? », « Je sais pas, je perds pied quand l’horizon paraît infini. Il y a un côté insaisissable qui me donne le vertige. Un peu comme l’espace ».

*

    « La mer me rassure, comme la promesse que tout sera plus calme après. » Elizabeth m’avait lancé cette tirade sans même me regarder. Elle fixai la mer et moi je la regardai. « Moi elle m’angoisse, je perds pied quand l’horizon me paraît infini. C’est comme l’espace, c’est insaisissable ». Comme étonnée, elle se retourna et me regarda droit dans les yeux. D’un seul coup, comme si elle comprit les tenants et les aboutissants de l’univers, elle m’adressa un petit sourire qui sembla vouloir dire “je t’envie”. « Moi ça m’apaise de la voir si furieuse. Quand tu plonges la tête sous l’eau, tout paraît si calme… Et puis les seuls humains qui sont dedans sont morts. Ils sont si calmes pour une fois ».
    Nous continuâmes de marcher le long de l’eau. Elizabeth devint plus légère, comme une amie des souffles et de la brise ; elle retira ses chaussures, fit un nœud avec ses lacets et accrocha la paire autour de son poignet comme un sac à main. Presque en dansant, elle dériva lentement vers l’eau et ses sursauts. Elle sautilla, courba son dos, entama un demi-tour gracieux et me prononça, telle une dernière inspiration avant de plonger, ces mots en déclin : « Parfois, quand je marchais la nuit au bord du port, le vent soufflait si fort entre les mats que ça faisait comme une chanson… Comme si tous les gens emportés dans l’océan chantaient dans le vent, tu vois ». « Je vois, soufflais-je, veux-tu chanter ? Cela pourrait t’apaiser ? », « …Oui, je le voudrais… Seras-tu là pour écouter ma chanson ? » Jamais nos regards ne s’étaient étreints si fort, jamais mes bras n’avaient enlacé si passionnément quelqu’un face à la mer et sa témérité assourdissante.
    Elle n’attendit pas que je parle car elle savait. Elle savait que j’avais acquiescé de tout mon cœur, et que ce dernier avait accepté le repos que le sien désirait si ardemment.

    Je restai assis sur le sable toute la nuit, et au petit matin, quand la fatigue me prit, j’entendis les notes timides d’Elizabeth. Je savais que tout allait bien pour elle. Car elle-même avait toujours su ce qu’il fallait faire.


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